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Soniac

Le Brésil passe à l'extrême droite, comment ça...?

1 Novembre 2018 , Rédigé par Soniac Publié dans #Tribune libre

L'extrême droite élue au Brésil !!? Au pays de la sensualité, de la joie de vivre et de la décontraction...!!? Comment est-ce possible? Parce que j'ai un lien tout particulier avec ce pays, et que ça m'a fait une grosse douche froide, j'ai eu besoin de lire sur cette élection, d'analyser les chiffres et de poser des mots pour tenter de comprendre. Et me rassurer, aussi. Je vous livre le résultat de mes cogitations et analyses de chiffres. J'ai ressorti pour cela mes quelques acquis en science politique.

Au Brésil, le vote est obligatoire et électronique. Le pays compte 208 millions d'habitants. Les résultats détaillés font apparaître :
- Jair Bolsonaro : 57 millions d'électeurs
- Fernando Haddad : 47 millions d'électeurs
- Blancs et nuls : 42 millions d'électeurs* [!]
Le résultat publié et diffusé de partout est Bolsonaro 55%, Haddad 45%.
Mais en réalité, Bolsonaro a gagné avec 39% des suffrages exprimés, si l’on considère –pour une fois- les votes blancs et nuls dans le décompte.

 

Géographiquement, les Etats de Sao Paulo et Rio de Janeiro et au global les Etats du Sud, Sud Est, Centre Ouest du pays -soit la partie la plus riche du pays- ont voté majoritairement pour Bolsonaro (SP et RJ : 61,57% des voix).

Mais les Etats à forte population noire (Bahia, Maranhão), et plus généralement l'ensemble des 9 Etats -pauvres- du Nordeste (et 2 Etats du Nord) ont voté très majoritairement pour Haddad (Bahia : 72,7%, Maranhão : 73,3%, moyenne du Nordeste : 69,7% des voix).

Ainsi que les brésiliens de l’étranger (Haddad : 71%). Cependant, 3 millions d’électeurs potentiels de l’étranger auraient été radiés des listes électorales pour ce scrutin. Rappelons que les brésiliens de l’étranger sont pour une grande part issus de l’émigration datant de la dictature, donc traditionnellement à gauche.

Haddad est le candidat qui a le plus progressé entre le premier et le second tour (et notamment dans les villes de Rio et Sao Paulo) : il a gagné 15,7 millions de voix (Bolsonaro 8,5 millions). L’écart pris au premier tour n’a cependant pas été suffisant pour rattraper le retard.

Source : Le Monde 29/10/2018

Source : Le Monde 29/10/2018

Toutes ces données montrent déjà - et c’est rassurant ! – qu’il ne s’agit pas là d’un ras-de-marée, puisque Bolsonaro ne remporte que 39% du total des votes exprimés.

Par ailleurs les territoires les plus pauvres et les plus noirs ont rejeté fortement le candidat fasciste. Et en ces temps de déroute, ça réchauffe les cœurs !

Mais, à mon sens l’autre fait marquant à retenir et qui a fait définitivement pencher la balance en faveur de Bolsonaro ce sont ces 42 millions d’électeurs qui ont refusé de trancher (votes blancs et nuls). Qui sont-ils ? Impossible à savoir, sans doute beaucoup de personnes modérées qui ne se reconnaissaient pas dans ce candidat extrémiste mais ne voulaient plus du PT à la tête du pays. C’est un Brésil qui a refusé de choisir entre l’extrême droite et ce qui était présenté comme l'extrême gauche, laissant ainsi à 70% des électeurs la responsabilité de choisir pour l’ensemble du pays...

 

Et le vote Bolsonaro ? Voyant les pourcentages initiaux, je me suis beaucoup interrogée sur le fait que les pauvres du Brésil aient pu être dupés au point de voter pour ce candidat...! L'analyse géographique montre que ce n'a pas probablement pas été trop le cas.

On sait par contre que Bolsonaro a été très soutenu par les églises évangélistes (qui représente 20% de la population), et que ce vote est « captif » car les prêcheurs donnent ouvertement leurs consignes de vote à leurs ouailles, qui les suivent.

On sait aussi que les brésiliens de la bourgeoisie sont très réac'. Ils auront massivement suivi l'énergumène Bolsonaro, sans se soucier trop de considérations disons « éthiques » (l'encensement de la dictature, l'appel au lynchage de l'opposition, le racisme affiché etc.). Et cela d'autant plus que depuis les affaires de corruption du PT et la mise en prison de Lula, la société se déchire quant à son ex président. Dans un pays qui était traditionnellement très peu politisé, il y a de cela une quinzaine d'années encore, beaucoup ont décidé la mort du PT.

On sait enfin qu'est apparue sous l'ère Lula une nouvelle classe moyenne importante, appelée Classe C et on a un peu vite crié au miracle d'ailleurs (comme souvent pour le Brésil), car elle s'est effondrée depuis la présidence de Dilma Roussef (2013-16) et la crise économique. Celle-ci a-t-elle pu être attirée par les réponses de Bolsonaro à la crise économique et à la violence endémique du pays ? Violence qui avec ses 60 000 victimes par an constitue des indices proches de ceux d'une guerre civile de droit commun, si l'on peut dire, et un vrai fléau pour le pays...

 

Au final comment visualiser le vote pro-Bolsonaro... ? 39% des votants, 57 millions de personnes.
Nous avons la bourgeoisie, qui aura fait un vote d'adhésion, les évangélistes, une part de la classe moyenne déçue par Dilma Roussef et sûrement d'autres encore... Ceux qui ont voté par inconséquence totale, pensant voter pour un soi-disant « changement ». Beaucoup d'inconséquence (et d'ignorance, il n'y a qu'à lire la teneur des débats sur les réseaux sociaux), ce qui est très brésilien, en un sens...

Le Brésil est multiple et je schématise, bien entendu. Mais la bourgeoisie brésilienne est quant à elle très réac' et limite facho, et cela depuis longtemps déjà. Entre leurs domestiques, leur égoïsme institué en principe suprême, leur peur panique d'être braqués au feu rouge, et leur plus récente peur des « communistes » (entendez par là tout pareil le PT, le Vénézuéla, et Cuba...!), ils montrent les dents et s'organisent depuis quelques années déjà, bien décidés à reprendre les rênes du pays aux rouges du PT...

Ce sont eux les véritables gagnants et responsables de ce résultat. Ce sont eux qui ont entraîné le pays dans l'extrême droite. Car eux n'en ont pas peur : ils ont l'argent, et même la possibilité de partir à l'étranger si ça tournait mal. Et ils espèrent une reprise en main de ces pauvres qui les braquent aux feux rouges, d'une manière très forte et quelques en soit les effets collatéraux ! C'est tout ce qui les intéresse. Et de pouvoir continuer leurs petites affaires tranquillement, bien entendu. Et d'ailleurs, la Bourse se porte très bien au Brésil depuis dimanche, les financiers sont contents du résultat...

 

Le Brésil que j’aime reste quant à lui ouvert, métissé et tolérant. Abreuvé de musiques, danses et gentillesses. Il est constitué par cette société civile qui s’est organisée depuis la fin de la dictature. Et aujourd’hui nombre d’électeurs de Haddad, conscients, engagés, vigilants, sont d’ores et déjà rentrés en mode « résistance ».

Reste à savoir quelle sera l’attitude des 42 millions d’électeurs brésiliens qui ont « voté neutre », face aux excès à venir (très probables) de Bolsonaro contre cette jeune démocratie…

 

Sources des données chiffrées : *G1 Globo.com du 28/10/2018, Folha de Sao Paulo, BBC News Brasil, Le Monde, des 29/10/18.

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Guillaume 09/11/2018 11:09

merci Sonia pour cette analyse. Effectivement 57-47 l'écart est assez important en nombre de voix. On se demande comment 42 millions de personnes ont pu s'abstenir alors que Lula était donné largement vainqueur qqs mois avant l'élection avant d'être empêché par la justice de se présenter. Le rôle de la justice a été prédominant dans le jeu électoral et on peut se demander à qui sont soumis les juges qui ont refusé à Lula le droit de se présenter. Une autre question qui me vient c'est la capacité à résister des institutions ? Bolsonaro aura t'il les pleins pouvoirs ? Nous ne sommes plus au temps des dictatures militaires des années 70 mais le résultat peut être tout autant dramatique : presse aux ordres du pouvoir, jugements des opposants, confiscation des terres, suppression des programmes sociaux. Des gens vont souffrir dans leur vie de tous les jours dans un Brésil toujours plus inégalitaire et violent. C'est triste.